Alice

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amusement_park

En juin 2015, Télérama a organisé un concours de nouvelles directement inspirées d’une œuvre exposée tout au long de l’été aux Champs Libres de Rennes : The Amusement Park. J’ai tenté ma chance, perdu face à de très beaux textes. N’empêche que je ne vais pas jeter le boulot à la poubelle. Alors le voici..
L’objet du concours était de répondre à la question “Que s’est-il passé ?” au regard de la photo que vous voyez en entête. Ma réponse s’appelle :

Alice

J’ai rencontré Nathalie lors du feu d’artifice du 14 juillet offert par la mairie à deux pas du parc forain de la cité.

Tandis que chacun dans la foule tendue et excitée soulignait les exploits pyrotechniques de commentaires variés sur la beauté du spectacle (ou son coût, ou sa dangerosité, ou son inutilité, ou sa poésie, ou sa technologie), criait, applaudissait, filmait ou photographiait, Nathalie ne faisait que rire, rire et rire encore au rythme des tirs. On aurait dit que la lumière la chatouillait. Elle riait, timidement quand la fusée s’élevait, aux éclats quand la bombe explosait, nerveusement parfois quand les étincelles tardaient à s’évaporer au dessus de la foule.

J’ai planté Richard et Mimi et je me suis approché d’elle. Elle avait noué autour de son poignet la ficelle qui retenait la forme gonflée à l’hélium d’un personnage de dessin animé flottant au dessus d’elle. Une patate couleur banane, avec un seul œil. Un cyclope ovoïde avec un masque de plongée et une salopette bleue. Je ne connais toujours pas son nom. Pourtant elle me l’a dit une bonne dizaine de fois. Elle portait une robe jaune aussi, et le ballon flottant paraissait échappé de sa silhouette de baudruches assemblées. Toute de rondeurs et pourtant si légère. Quand je me suis approché, elle m’a regardé sans cesser de rire, m’intégrant dans son univers de joie pure, sincère, débordante et tellement contagieuse. Je ne savais pas quoi dire, je n’avais pas envie de parler, je voulais seulement rester là, avec elle, tenir sa main. Une nouvelle pétarade. Elle sauta en l’air, plusieurs fois, battant l’air de ses bras, les coudes serrés maintenant sa poitrine. Une gestuelle étrange, ridicule, attachante. Ses nattes brunes se soulevaient et tout son corps rebondissait au rythme de ses sauts. Elle pliait les genoux à chaque fois comme pour quitter le sol.
Et puis vint le bouquet finale. Elle cessa de sauter. Elle se figea, presque tremblante. Un sourire d’extase sur son visage. J’étais tout proche, elle prit ma main. Ce fut comme si soudain je retrouvai une chose qui m’avait toujours manquée. Je ne lâchai sa main que bien des heures plus tard pour lui préparer le premier d’une longue série de cafés matinaux partagés.

 

La chose la plus important que m’avait apprise Nathalie, c’était que le malheur ne devait jamais servir d’excuse. C’était peu après notre rencontre, au soir d’une journée ordinaire qui, comme tant de journées ordinaires au bureau m’avaient rendu à Nathalie morne et désabusé. Je lui avais demandé comment elle pouvait être toujours aussi joyeuse dans un monde si triste, absurde et froid, avec la guerre qui s’approchait de nous un peu plus chaque jour. Les traits de son visage prirent un pli qui m’était inconnu et lui donnait un air grave que je ne revis jamais.
“Le drame de l’humanité vois-tu, c’est que chacun estime être malheureux et que ce malheur lui octroie des droits particuliers. Le droit d’être de mauvaise humeur, le droit de mentir, de droit d’abuser. C’ est pour cela que les gens sont tristes et malheureux. Parce qu’ils aiment le pouvoir que cela leur donne. Parce que le malheur leur donne l’autorisation de faire chier. Alors ils cultivent le malheur. Et moi, ben, je veux pas. Je ne m’autorise pas à abuser des autres. Je n’ai aucun droit particulier. Alors je peux être heureuse et rire.

Je me demandai un instant si c’était ça qui me laissait si triste si souvent. La soif de pouvoir. Bizarre. Puis Nathalie m’entraîna vers le lit, me jeta sur le couvre lit moelleux, couvrant mon corps de sa tiédeur. Elle se mit à nouveau à rire quand je me glissai en elle. Elle riait toujours en faisant l’amour. Cette nuit là nous consumes Alice. Et 400 nuits plus tard, la guerre éclata.

Ce fut comme un orage après une trop longue période de canicule. Durant quelques jours, la population, quoique raisonnablement inquiète, se sentit soulagée. La peur de la guerre s’estompa devant quelques faits d’armes. Comme à chaque fois on l’imaginait courte. Glorieuse. On utilisait les termes de victoire, de résolution. On pensait gagner. Comme si l’on pouvait gagner une guerre.
En fait nous avions tant à perdre que nous ne pouvions que perdre face à ceux qui n’avaient rien à perdre. Faire la guerre ce n’est que perdre. On ne peut rien gagner. On perd sa maison, des amis, des parents, des enfants, l’espoir et l’innocence. Gagner une bataille c’est perdre moins que l’autre. Après trois ans de guerre nous avions tout perdu. Nous étions comme l’ennemi, nus et désemparés, alors les combats ont cessé.

Moi j’avais perdu Nathalie et la raison. Une balle avait troué son chemisier et puis son sein et puis son cœur et puis son dos et encore son chemisier et achevé sa course mollement sur le mur de l’immeuble. Sans l’abîmer. Le corps de Nathalie avait absorbé toute son énergie destructrice pour ne la laisser ressortir d’inoffensive. Elle n’aurait pu faire autrement.
Quand je suis arrivé en vue de l’immeuble, alerté par le bruit et les cris, Alice jouait à faire des dessins sur le chemisier de Nathalie. Je la voyais de loin. Juste devant moi, un enfant goguenard d’une douzaine d’années riait sauvagement un fusil à la main. Deux autres gamins à peine pubères hurlaient des mots incompréhensibles à ses côtés.
Je suis soudain devenu un héros à coups de marteau sur le crâne d’un enfant. On m’a nommé colonel pour avoir abattu sans ciller trois mômes soldats qui m’avaient volé ma vie.
Ma sœur a pris Alice et j’ai continué à tuer des gens. Jusqu’à la fin de la guerre.

 

Lorsque j’eus perdu mon autorisation temporaire de massacrer légalement mon prochain, j’ai retrouvé Alice qui marchait et riait comme sa mère. Je l’ai emmenée avec moi à la source du bonheur. Le parc forain était désert, poussiéreux. D’aucun l’aurait vu mort. Je le voyais se reposant. Il était ma Belle au bois dormant, et aucun maléfice ne pourrait m’empêcher de l’éveiller. J’ôtai la bâche qui recouvrait le carrousel. Alice commença à sauter, ses coudes collés contre son corps, les pieds bottant ses fesses dodues à chaque rebond. A coups de marteaux je relançai le moteur du manège. Trois ampoules s’allumèrent. Une musique nasillarde chassa le silence. J’installai Alice sur un cheval resté fier malgré les années d’inaction. J’enclenchai le moteur et le rire de ma fée ralluma le bonheur.

Crédit photo : ©Hans Op de Beeck, The Amusement Park, 2015, installation sculpturale, techniques mixtes, son, 5,2m (hauteur) x 16m (largeur) x 24m (profondeur). Production Les Champs Libres. Commissariat 40mcube. Courtesy Galleria Continua. Photo : DR

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